Un homme, un chien, la montagne : une histoire de vie et d’amour à l’ombre des Alpes

Un homme, un chien, la montagne : une histoire de vie et d'amour à l'ombre des Alpes

DeAlexandre Sala

«Son odeur après la pluie» (Salani) sort aujourd’hui, le récit d’une existence partagée entre un alpiniste et son bouvier bernois

Que signifie vivre avec un chien ? Tant de choses ensemble. Bonheur, amour, complicité. Parfois de la colère, parfois de la douleur. Comme avec un ami. Mais il y en a un qui se démarque des autres : l’enseignement mutuel. Généralement à notre avantage. Apprenez à regarder le monde sous un angle différent. D’une hauteur différente. Non plus de haut en bas, avec la présomption de tout savoir et de pouvoir tout dominer. Mais de bas en haut, avec l’envie d’apprendre chaque jour davantage. Regarder à 360 degrés, comme le fait un chien lorsqu’il explore une zone, même celle qu’il a déjà explorée des milliers de fois, et à chaque fois il trouve quelque chose de nouveau.

Pour le mettre avec Cédric Sapin-Defourécrivain et alpiniste, auteur du dernier cas littéraire français – «Son odeur après la pluie», publié en Italie par Salani et maintenant en librairie -, vivre avec un chien signifie « réapprendre que une heure est composée de 60 minutes, dont chacune mérite d’être considérée. Et papillonner de l’un à l’autre, nous rendant disponibles à la surprise et à l’incertitude, sources inépuisables d’espoir. » Cela s’applique à n’importe quel chien, mais dans ce cas, le chien est Ubac, le protagoniste du livre. Qui est justement une histoire de bonheur, d’amour, de complicité, de colère et de douleur. Une histoire de vie, en somme.

Une histoire qui commence pour Ubac le 4 octobre 2003 dans une portée de douze Bouvier bernois, dans une ferme en Auvergne-Rhône-Alpes. Et pour l’auteur, un mois plus tard, dans un bar anonyme d’un centre commercial, où son regard tombe négligemment sur une publicité dans un journal. Ce qu’il n’aurait probablement jamais abordé de sa vie, si cette rencontre des destins n’avait pas déjà été écrite quelque part. Si une photo n’avait pas retenu son attention. Et si l’envie d’échapper à la solitude du moment n’avait pas trouvé dans cet amas de petites frimousses collées les unes aux autres l’encouragement à sauter à bord du van et se diriger immédiatement vers la maison de Madame Chateau, l’éleveuse, dans un petit village qui se dresse au milieu de cette terre peu peuplée qu’au-delà des Alpes on appelle la « diagonale du vide ».

La vie commune de Cédric et Ubac a mis six ans à entrer dans l’histoire. Six ans que la maladie a récupéré cette masse de fourrure tricolore qui « animait » – les mots comptent – l’existence de l’auteur. «Quand on commence à écrire sa vie – dit Sapin Defour, 47 ans, alpiniste et ancien professeur d’éducation physique – on ne peut pas choisir les souvenirs, c’est la mémoire qui fait cela pour nous. Cela ne peut pas être négocié. Dans la plupart des cas, il s’agit de revivre des moments heureux. Mais la prédiction d’un ami est un coup qui vous assomme. Et vous ne pouvez pas échapper à des souvenirs désagréables. Il faut y faire face, vivre le deuil. J’ai commencé à écrire quand la joie m’est revenue parce que je ne voulais pas que ce soit un livre triste. »

Et en fait il n’en est rien, même s’il s’accompagne dès le début d’un étrange oxymore : Ubac en français indique le pente à l’ombre de la montagne, son côté obscur ; le gros chien qui nous accompagne dans les 254 pages du récit est la chose la plus ensoleillée qui puisse exister. «C’est un petit paradoxe joyeux que je porte en moi – avoue l’écrivain -, mais j’ai toujours été attiré par cette partie de la montagne où l’on n’est pas encore trop loin de la vallée, mais où l’on est déjà assez loin loin pour me cacher un peu».

En France, le livre devient rapidement un best-seller : déjà 300 mille exemplaires vendustraduction et republication en 16 pays. Une histoire qui a conquis tout le monde. Invitations à des émissions et à des festivals. Beaucoup de citations. Pas toujours à ce sujet. Pour illustrer un article citant une enquête montrant que les Français font moins l’amour qu’avant, un journal a choisi une photo sur laquelle un couple au lit n’échange pas de câlins et s’ignore complètement : il manipule une tablette tandis portant des écouteurs, elle lit l’histoire d’Ubac. «Et je pensais avoir écrit un livre sensuel qui suggère la rencontre des corps. Serait-ce ma contribution écologique ? Après tout, nous sommes déjà nombreux sur cette Terre. »

L’auteur se trouve actuellement en Italie, un pays qu’il connaît bien puisqu’il vit juste au-delà des Alpes, non loin de Chambéry, en Savoie. Et dans ses ascensions, il atteint souvent les sommets qui regardent dans cette direction, vers le Mont blanc et le Grand Paradis, les vallées de Piémont Et Val d’Aoste. «Je commence aussi à étudier l’italien» nous raconte Cédric, qui fait ses débuts sur notre marché mais qui a publié plusieurs livres de montagne en France. Un genre qui connaît un succès particulier. «La montagne est une expérience différente de toutes les autres – explique-t-il -, elle génère des rêves. Et les livres qui en parlent sont eux-mêmes porteurs de rêves. Il existe deux manières d’emmener quelqu’un au sommet : la première est de l’attacher à votre corde et de le guider vers le haut. Ou partagez votre expérience avec lui à travers des mots. Qui servent non seulement à laisser voyager l’imagination, mais aussi à nous ramener à la réalité d’un environnement de plus en plus menacé par l’expansion anthropique, par des structures qui transforment des lieux vierges en parcs d’attractions ou en centres sportifs, par le changement climatique.

Un sujet qui tient beaucoup à Sapin Defour, sur lequel il n’hésite pas à prendre position, car il a aussi ses hauteurs dans son cœur. C’est ce qui l’a transformé en écrivain. «Quand j’ai terminé une ascension en montagne, je n’ai rien trouvé de mieux que d’écrire pour prolonger ce moment que j’avais fini de vivre. En français, on parle de souvenir, lorsque l’effet de quelque chose qui nous a fait du bien demeure. Je rentrais chez moi, posais mes skis ou mes rapons et me mettais à écrire : c’était ma façon d’entretenir la flamme du bonheur vécu sur les sommets. » C’était la même chose avec Ubac : « Il était mort, écrire à ce sujet ne lui redonnerait pas vie, mais les mots pourraient prolonger nos moments ensemble. J’utilise l’écriture pour que la joie que j’ai éprouvée puisse revenir avec moi. »

Et ça a duré dix ans la joie que ce chien a apporté à la vie de Cédric – mais aussi de sa compagne Mathilde et de deux autres amis à quatre pattes que l’on croise au cours du récit – et qui l’ont ensuite laissée là pour toujours. «Un chien est un amour immuable – Sapin Defour le précise déjà dans les premières pages -, on ne se sépare jamais, la vie s’en occupe. La mort d’un chien n’est pas naturelle. » Parce que nous le voyons comme un chiot, quand il grandit, nous sommes frères et pairs, mais nous le voyons ensuite vieillir et dépérir, nous laissant survivre. Mais cela en vaudra toujours la peine. Cédric en est convaincu : « Un chien peut animer votre existence. Et animer, c’est faire du bien à l’âme. Et si un chien est une photographie, deux chiens sont un film. »

19 mars 2024 (modifié le 19 mars 2024 | 19h12)

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